July 21, 2026
La gauche radicale face au piège de l’essentialisation des juifs
Les personnalités françaises juives ou d’origine juive sont depuis plusieurs années régulièrement prises pour cible par des élus ou des…
By Habibcatherine
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Les personnalités françaises juives ou d'origine juive sont depuis plusieurs années régulièrement prises pour cible par des élus ou des militants de La France insoumise. Ce qui frappe, c'est que ces attaques semblent souvent viser moins leurs prises de position que leur judéité réelle ou supposée. Elles réactivent des ressorts rhétoriques anciens : accusation de double allégeance, soupçon de communautarisme, assimilation à une puissance étrangère, évocation de la finance internationale, voire recours à une iconographie antisémite, comme ce fut le cas avec l'affiche représentant Cyril Hanouna. Sans oublier un procédé plus insidieux encore : la désignation du Juif par son nom, qui renvoie à une tradition de stigmatisation que semblait rejouer Jean-Luc Mélenchon en appuyant ostensiblement la prononciation du patronyme « Epstein ».
Imaginons un instant que l'on reproche publiquement aux catholiques français leur proximité supposée avec une puissance étrangère, le Vatican, ou qu'on les tienne responsables des positions de l'église sur le mariage pour tous ou l'avortement. Le scandale serait immédiat. Pourtant, lorsqu'il s'agit de personnalités juives, des sous-entendus comparables semblent tolérés dans le paysage politique français.
La liste des personnalités concernées ne cesse de s'allonger. Yaël Braun-Pivet, présidente de l'Assemblée nationale, accusée « d'encourager le massacre » à Gaza. Cyril Hanouna, représenté selon les codes de la propagande antisémite nazie. Élisabeth Borne, alors Première ministre, soupçonnée de « se rallier à un point de vue étranger ». Rachel Khan, comparée par Aymeric Caron aux génocidaires rwandais. Pierre Moscovici, crédité par Jean-Luc Mélenchon du "comportement de quelqu'un qui ne pense plus en français, qui pense dans la langue de la finance internationale". Raphaël Glucksmann, devenu lui aussi une cible régulière.
La tradition républicaine française repose sur un principe simple : les citoyens sont jugés pour leurs actes et leurs idées, non pour leurs origines ou leur appartenance réelle ou supposée. Essentialiser des individus en raison de leur judéité rompt avec cet universalisme et réactive des ressorts historiquement associés à l'antisémitisme d'extrême droite.
Ces mises en cause verbales s'accompagnent désormais d'actions visant à empêcher certaines personnalités juives de s'exprimer ou d'exercer leur métier. Il ne s'agit plus seulement de dénoncer : il s'agit de faire taire.
Le cas de Barbara Butch, le week-end dernier à Grenoble, en est une illustration préoccupante. Ironie de l'histoire, les cibles choisies comptent souvent parmi les voix les plus engagées en faveur de la paix, du dialogue israélo-palestinien et parmi les plus critiques à l'égard du gouvernement de Benyamin Netanyahou. Raphaël Enthoven, Joann Sfar ou Barbara Butch ne sont pas précisément des soutiens inconditionnels de la politique israélienne. Mais, aux yeux de leurs détracteurs, leur identité juive semble primer sur tout le reste.
Comme l'a relevé Le Monde, un tract distribué par des militants LFI de l'Isère représentait Barbara Butch éclaboussée de sang, mixant devant un drapeau LGBT orné d'une étoile de David. Elle y était qualifiée de « complice du génocide » à Gaza, au même titre que la municipalité de Grenoble.
Soyons clairs : critiquer Israël n'est pas de l'antisémitisme, et la critique du gouvernement israélien est légitime. Mais empêcher une DJ française juive et pacifiste de se produire ne relève pas de cela et constitue une atteinte à la liberté d'expression. S'ériger en censeurs et décider qui a le droit de monter sur scène en raison de son identité réelle ou supposée ne fait pas davantage avancer la cause palestinienne.
Pour des raisons différentes, mais avec des effets comparables sur la liberté d'expression, le Rassemblement national et La France insoumise en viennent tous deux à empêcher ou perturber des manifestations artistiques. Les slogans se rejoignent parfois jusque dans leur formulation : « On est chez nous. » Et voir une partie de la gauche emprunter cette voie constitue un motif de profonde tristesse.
Être de gauche, c'est tout autre chose. C'est défendre le débat, le pluralisme, la liberté d'expression, refuser l'intimidation, la violence verbale et physique, et accepter que des opinions divergentes puissent s'exprimer.
Force est de constater que La France insoumise s'est, sur tous ces points, éloignée de cet idéal. On aimerait qu'elle dénonce avec la même vigueur les dictatures qui oppriment leurs populations, qu'il s'agisse de la Chine, de la Russie ou du Venezuela de Nicolás Maduro. Qu'elle condamne systématiquement les violences, quelles qu'en soient les victimes. Qu'elle cesse de transformer certains sujets en marqueurs identitaires et accepte les voix dissidentes en son sein plutôt que de les marginaliser. Enfin, que ses militants prennent davantage de distance avec une logique de personnalisation du pouvoir qui conduit parfois à une adhésion sans esprit critique à leur dirigeant.
Ceux qui cherchent à empêcher un concert, une conférence ou une prise de parole ne renforcent pas la démocratie : ils l'affaiblissent. Les militants qui ont contribué à l'annulation du concert de Barbara Butch ne défendent pas le pluralisme démocratique. Ils offrent en revanche au Rassemblement national une occasion inespérée de se présenter comme le défenseur des juifs de France, lui permettant ainsi de renforcer son audience électorale et brouillant encore davantage les repères politiques traditionnels.
À cet égard, la tribune publiée par Barbara Butch et son conseil dans Le Monde mérite d'être lue. Elle rappelle avec mesure que, dans cette affaire, « l'antisionisme invoqué n'a été, à Grenoble, que le vêtement de l'antisémitisme ».
Références :