November 10, 2025
Bureaucratie contre patients : comment le CMQ étrangle la médecine familiale
La médecine de famille au Québec s’effondre sous nos yeux. Le gouvernement l’affirme à juste titre : le rythme actuel des dépenses n’est…
Simon Vonco
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La médecine de famille au Québec s'effondre sous nos yeux. Le gouvernement l'affirme à juste titre : le rythme actuel des dépenses n'est plus soutenable. Avec une population vieillissante, moins de jeunes actifs et des finances publiques fragilisées, nous devons faire mieux avec moins. Les médecins ne sont pas aveugles à cette réalité. Ils comprennent que chaque dollar doit être justifié. Mais la colère qui monte dans nos cliniques ne vient pas seulement des contraintes économiques. Elle vient d'un paradoxe devenu impossible à vivre.
On exige des médecins qu'ils voient davantage de patients, qu'ils réduisent les délais, qu'ils absorbent l'effondrement de l'accès aux soins. Or, simultanément, on leur impose des normes documentaires et réglementaires si lourdes qu'elles amputent la moitié de leur temps clinique. Et cette bureaucratie, invisible pour le public, n'améliore en rien la qualité des soins ressentis par les patients.
Résultat : La population perçoit une profession « improductive » Les médecins s'épuisent à satisfaire deux maîtres contradictoires L'accès aux soins recule année après année
Cette contradiction — entre productivité exigée et normes irréalistes — est le véritable cœur de la crise.
Le travail invisible : la racine du mal
On entend souvent que les médecins sont écrasés par le « papier ». On parle des formulaires d'assurance, des requêtes administratives… Mais on néglige la réalité la plus lourde : la documentation exigée par le CMQ.
Le dogme s'énonce ainsi :
Si ce n'est pas documenté, ca n'a pas été fait
Ce principe, autrefois raisonnable, s'est transformé en excès bureaucratique : Récits exhaustifs pour des problèmes banals Justification écrite de chaque nuance de décision Temps disproportionné passé au clavier plutôt qu'avec le patient Multiplication de formations sur la « bonne rédaction » offertes par le CMQ — comme s'il existait maintenant une spécialité du charting
Dans ce modèle, le dossier parfait vaut plus que la rencontre humaine. Les patients ne voient pas ces heures passées à écrire plutôt qu'à écouter. Ils voient seulement les salles d'attente pleines et en concluent que « les médecins ne travaillent pas ».
Le paradoxe est cruel :
Une journée productive peut être une journée sans nouvelle rencontre patient, mais bien remplie de tâches invisibles.
Pourquoi les médecins refusent de nouveaux patients
On reproche aux médecins de ne plus accepter de nouveaux patients. Mais au Québec, en accepter un, c'est assumer une responsabilité médico-légale durable, parfois sans fin, souvent sans ressources. Chaque patient ajouté à une liste déjà saturée augmente : le risque d'erreur, la charge émotionnelle, la vulnérabilité à la plainte disciplinaire.
Ce n'est pas du désengagement.C'est une stratégie de survie. Quand le système transforme chaque patient en risque, l'accès disparaît.
Une société qui se finance comme une pauvre tout en exigeant la perfection des riches
Le Québec se comporte comme si ses ressources étaient illimitées. Pourtant : les coûts explosent, la capacité de payer s'effondre, le nombre de médecins augmente trop lentement, la population vieillit rapidement. Pourtant, le Collège maintient des exigences conçues pour un monde où le temps clinique n'était pas une denrée rare. Nous tentons de faire rouler une Ferrari réglementaireavec le moteur d'une vieille Civic économique. Et lorsque la machine cale, ce sont les médecins qui sont accusés de négligence.
Le blâme public contre le CMQ : un signal historique
Le malaise est maintenant visible au grand jour.Ce mois-ci, lors d'une assemblée extraordinaire regroupant plusieurs milliers de médecins, une motion de blâme contre le président du CMQ, Mauril Gaudreault, a été adoptée à 82 %. La majorité estime que l'ordre : a trompé le public, a miné sa mission, n'a pas défendu la réalité clinique de ses membres.
Quand ceux qui soignent en arrivent à blâmer publiquement l'institution censée les soutenir, c'est que la relation est gravement brisée.
Recentrer le CMQ sur le patient, pas sur le dossier
Le Collège doit protéger le public, oui. Mais il doit aussi accepter que : L'accès aux soins est un déterminant majeur de la sécurité des patients. Une norme impossible conduit inévitablement à un échec systémique. La peur du blâme et la surdocumentation ne sont pas synonymes de qualité.
Il faut :
✅ Redéfinir la documentation vers le nécessaire, pas l'exhaustif
✅ Harmoniser les attentes avec nos capacités réelles
✅ Restaurer la confiance envers le jugement clinique
✅ Reconnaître que la priorité du système est que les gens soient vus
Conclusion
Ce que nous vivons aujourd'hui n'est pas la faute d'un seul acteur. Mais il est temps de nommer l'évidence : > Le principal obstacle à l'accès aux soins n'est pas le manque de médecins, mais le poids réglementaire qui les empêche de soigner. Si nous voulons sauver la médecine familiale, nous devons réformer profondément le CMQ et moderniser ses exigences. Parce qu'à la fin, la sécurité du public repose sur une chose que le Collège a trop longtemps négligée : Un médecin disponible est plus sécuritaire qu'un dossier parfait et inaccessible.