Même dans les fonctions qui leur étaient plus ou moins accueillantes, reste-t-il encore une place pour les non-scientifiques dans le monde du travail contemporain ?
"L'univers est écrit en langage mathématique", écrivait Galilée.
Il ne croyait pas si bien dire. Notre monde contemporain n'a que trop bien intégré cette maxime.
La compréhension scientifique du monde, évidemment utile et bénéfique à la préservation et à l'amélioration de nos vies, s'est muée en quelques décennies en puissante volonté de gestion scientifique de toutes les dimensions du vivant. À la faveur des innovations technologiques récentes, des pans entiers de nos vies se transforment en processus gérés par des lignes de calcul.
Cela a évidemment commencé, en Occident, sous l'impulsion des moteurs du commerce et de la Révolution industrielle. La puissance humaine de faire, de produire, de consommer, a été la première sujette à la mise en chiffres de ses outils, de ses méthodes, de ses objectifs, et donc de sa raison d'être.
Des premiers métiers à tisser jusqu'à la "division scientifique du travail," le monde industriel a fait de longue date sa révolution mathématique.
Le monde agricole a suivi après la Seconde guerre mondiale, avec la course aux rendements, qui pouvait être motivée par de nobles causes : nourrir la population, prévenir les pénuries, exporter…
Approche quantitative
Depuis les années 1980, la généralisation de l'informatique, puis l'avènement du numérique et d'internet, les méthodes, process et pensées industrielles gagnent les activités tertiaires, de service, les productions dites "de l'esprit", les métiers de la relation humaine et du social.
Arts, culture, communication, formation, travail social, services publics, accueil, soins, éducation… La technicisation a ainsi largement conquis les activités intellectuelles, créatives, celles des cadres "manipulateurs de signes", des professions de conception, de production culturelle, médiatique, juridique, etc. Les objectifs de production, de productivité, de temps maximum passé à une tâche, de rapidité à effectuer cette tâche, de rapidité à passer d'une tâche à l'autre, ne sont donc plus l'apanage des seules chaînes de productions matérielles.
La numérisation gagne, et c'est au sens littéral du terme : la mise en chiffres de processus, de méthode, de métiers, de fins et de moyens qui auparavant ne l'étaient pas. Ainsi l'obsession actionnariale et managériale de performance, l'obsession matheuse et ingénierique d'efficacité, mesurée par l'atteinte d'objectifs chiffrés (rebaptisés en globish KPI, Key performance indicators) s'imposent désormais à des tâches qui relevaient de l'appréciation qualitative, intuitive et humaine.
Soigner une personne, concevoir un cours, écrire un article, développer un produit ou un événement culturel, imaginer une œuvre, dessiner une illustration, mettre en page un journal, tourner une vidéo, penser et structurer un média, animer un collectif… L'approche quantitative, le souci du rendement et de la vitesse, le soupçon permanent à l'égard des processus créatifs et réflexifs humains, à l'égard de leur efficacité, de leur rapidité et de leur fiabilité, donc de leur pertinence même, tout cela s'est déployé à la faveur du numérique.
Réveil tardif des cadres
La mise en chiffres de tout "faire", de tout "savoir faire" permet de tout mesurer, de qualifier, de comparer, donc de fliquer. Cette façon d'encadrer le travail et la créativité humaines par des obligations constantes de traçabilité, de reporting, de "scalabilité" (déployer un produit au maximum sans augmenter d'autant les coûts en temps et en agent), infuse dans les organisations de tous types. Les mondes agricoles et industriels y sont passés, rendant ouvriers et paysans plus rares, souvent malades, parfois suicidaires.
À présent, nous autres, cadres privilégiés du secteur tertiaire, y sommes à notre tour confrontés. C'est pourquoi on en fait des livres, des colloques, on s'en préoccupe un peu.
Maintenant que nous voyons le monstre à notre porte, nous en prenons conscience, nous envisageons de le dénoncer et de le combattre.
C'est sans doute un peu égoïste.
Et c'est sans doute beaucoup trop tard.
Start-up nations
Dans le monde de l'entreprise privée, les championnes de cette vision mathématique des métiers et des compétences humaines, ce sont les start-up. "C'est dans leur ADN" comme le veut l'expression consacrée. Ne gagnant pas d'argent par leur activité, elles doivent impérativement montrer aux investisseurs — auprès desquels elles lèvent des fonds — qu'elles vont vite, qu'elles maitrisent chaque pouce de terrain, chaque minute du temps qui leur est compté pour faire leurs preuves. Grand bien leur fasse, pourrait-on dire, de prime abord.
Le problème est que cette façon de travailler et même de concevoir le travail en entreprise, cette tête permanente dans le guidon des KPI, n'est plus la lubie un peu curieuse des seules start-up. Elle se diffuse dans les autres organisations, petites et grandes, jeunes et anciennes, privées et publiques.
"L'Etat en mode start-up", titre d'un livre de 2016 préfacé par un certain Emmanuel Macron, est le nouvel horizon du management ; l'eldorado de nos élites surdiplômées, connectées, fascinées par tout ce qui ressemble de près ou de loin à une innovation californienne.
Efficacité uber alles
La version radicale de cet état d'esprit centré sur le quantitatif, l'efficacité au-dessus de tout, la rationalisation et l'accélération, c'est bien sûr la ratatouille idéologique des milliardaires de la Tech qui ont à présent la mainmise sur la politique américaine.
Vue sous cet angle, leur chasse aux administrations (DOGE), leur fascination pour les monopoles privés et les processus d'industrialisation (y compris le pire de tous, celui mis en place par les Nazis) ne présentent qu'une différence de degré, et non de nature, avec l'idéologie de la performance qui est celle de nos — a priori moins menaçants — tenant de la "startup nation".
Je veux ici apporter mon témoignage de plus de vingt ans de vie professionnelle. J'ai vu le travail changer, en quelques années, dans les secteurs qui sont les miens, la communication et la formation.
C'est à la faveur de la pandémie de Covid-19 que tout s'est accéléré. Auparavant, dans mes métiers, on pouvait encore réaliser des livrables (rapports annuels, sites web, infographies, vidéos, articles en ligne en ce qui me concerne…) en "mode projet", à plusieurs. Le processus faisait certes appel aux outils numériques, logiciels de montage, traitements de texte, intranets, logiciels de PAO, plateforme de partage de documents, mais la relation humaine était encore largement centrale, et dominante : négociations et échanges quotidiens avec des prestataires, appels aux clients, réunions créatives ou résolution de problèmes "entre deux portes", à la volée, avec tel graphiste, telle rédactrice, tel développeur.
L'accélération post-covid a fait voler tout cela en éclat. La distance physique induite par le télétravail a, de fait, multiplié les sollicitations numériques : emails, notifications de messageries instantanées, textos… Mais surtout, la virtualisation des relations de travail a explosé. Les outils numériques ont quitté leur place d'outil.
Leurs nouvelles générations prolifèrent, fortes de leurs promesses d'accessibilité permanente (Softwares As A Service hébergés dans un cloud) et de facilité d'utilisation (low code, no code), basés sur l'exploitation de données structurées et l'illusion que l'on peut tout faire tout seul, facilement et rapidement.
Avant et après Covid
J'ai ainsi pu constater la différence entre 2019 et 2022, entre l'avant et l'après Covid, au sein de deux entreprises différentes mais toutes les deux comparables : des "Edtech" dédiées à la formation professionnelle. Dans ce secteur de manipulation de signes, de conceptions de l'esprit, les outils numériques dits de "elearning", de "formation en ligne" ont cessé d'être des outils. En quatre ans, ils sont devenus hégémoniques, l'alpha et l'oméga du travail quotidien, au mépris des relations humaines mais surtout des compétences humaines, de la place de femmes et des hommes dans le processus de production.
- Pourquoi s'embêter à faire appel à un studio graphique ou à une illustratrice indépendante (2019) quand la moindre stagiaire HEC peut faire des visuels "qui font le job" avec Canva et une IA (2022) ?
- Pourquoi attendre que Bidule revienne de sa pause café pour lui parler (2019) quand on peut le tagguer avec une notification dans Slack pour qu'il réponde depuis son téléphone durant sa pause (2022) ?
- Pourquoi faire un brouillon personnel pour préparer un livrable ou une intervention en réunion (2019) quand on est encouragé à "partager son cerveau" sur l'outil Notion afin de recevoir les micro-remarques de son manager sur son travail "work in progress" (2022)?
L'outil Notion mérite une digression. Voilà un logiciel en ligne qui ne cache pas sa volonté hégémonique : remplacer tous les outils existants, qu'ils soient collaboratifs, traitement de texte, tableurs, backoffice de sites internet, base de donnée, relation client, planning, gestion de projet, espace de rangement de fichiers… Connecté via des API à d'autres outils de collecte de données structurées (de type formulaires, "landing page", outils de relation client), Notion devient partie prenante d'un "stack" technique que les start-ups sont fières d'exhiber entre elles,en comparant "qui a la plus grosse".
Les sciences raflent tout
Mode passagère ou horizon indépassable ? Je ne saurais le dire. Mais cette hégémonie des outils Saas et no-code a plusieurs effets très concrets sur les ressources humaines et la qualité de vie au travail.
D'une part, toute tâche professionnelle devient une tâche technique, mesurable, contrôlable, mathématisable ; y compris les tâches "littéraires", les fonctions qui ne nécessitaient auparavant aucune compétence matheuse : communication, formation, marketing, ressources humaines.
D'autre part, tous les métiers chargés de ces tâches deviennent des métiers d'administrateur de données, d'ingénieurs data. Le "no code", comme son nom l'indique, ne nécessite pas de compétences de codeur. Mais il n'est pas vraiment accessible à ceux qui ne sont pas familiers avec la manipulation de bases de données. Avez vu déjà essayé de vous mettre à Zapier ou Airtable pour automatiser des campagnes d'emailing et de newsletters ? Avez-vous essayé Webflow, sensé permettre de concevoir des sites internet sans rien y connaître mais qui s'avère dix fois plus complexe que son aîné Wordpress ?
Ainsi, dans l'entreprise, même dans un secteur non-technique, non-ingénierique comme la formation professionnelle, les profils matheux et ingénieurs ont désormais les clés de l'activité, et disposent des compétences les plus indispensables.
Résultat ? Même sur les postes autrefois accessibles aux littéraires, aux juristes, aux créatifs, aux gestionnaires, on recrute des profils scientifiques. Et ils réinventent l'eau chaude, car ces outils qui transforment tout en données, conçus pour être utilisés quel que soit le métier, ignorent toute logique métier (avoir un métier est un gros mot en start-up, c'est tellement "à l'ancienne" et peut adapté à des projets où tout le monde doit être "couteau suisse"). Le but final de ces outils est de potentiellement automatiser toutes les tâches qui peuvent l'être pour pouvoir "scaler", le Saint Graal des start-ups. Les Shadoks avaient raison avant tout le monde : aujourd'hui on automatise pour gagner du temps afin… d'automatiser toujours plus.
Supplétifs du Grand Calcul
Je l'affirme sans hésiter, et du reste je ne suis pas le seul : la mathématisation du monde est une forme de négation du rôle et de la nature humaine dans ce monde. Si tout devient quantifiable, mesurable, objectivable, alors tout devient process, automatisme, donnée. Tout peut potentiellement être confié aux algorithmes.
Par conséquent, les tâches même créatives et intellectuelles perdent intérêt et sens. Les équipes, même non-techniques, sont plongées dans un écosystème de datas complexes et d'interfaces no-code anxiogène, qui nécessite des profils de plus en plus qualifiés, monochromes, qui n'ont pas de métier particulier mais un label "matheux", "ingénieur", "à l'aise avec la data". Et tout ce petit monde endogame de pester contre les toujours trop rigides administrations, services publics, associations, organisations professionnelles et personnes qui ne sont jamais assez performantes, rapides, souples, connectées et acculturées aux outils.
L'on voit combien, pavé de ces intentions, l'enfer mathématique, quantifié et automatisé se déploie dans les esprits libéraux, bientôt prêts à accueillir les futurs DOGE et Elon Musk de tous pays pour détruire les services régulateurs de l'Etat, les process et services publics qui ne vont jamais assez vite, qui ne sont jamais assez efficaces, qui sont toujours trop imprévisibles et humains : santé, formation, éducation, art et culture…
Avec l'hégémonie mathématique, la domination de la data et l'état d'esprit scientiste et utilitariste qui les accompagne, la technosphère phagocyte tout. Et elle n'a pas attendu le dernier avatar de son délire techno-solutionniste, l'IA, pour se livrer à ses exactions : l'automatisation et la dataïsation de tout ne remplace pas (encore) tous les métiers. Mais elle nous transforme tous, nous les non-scientifiques, en supplétif du grand Calcul de tout.
La mathématisation du monde façonne la disparition progressive de tout ce qui n'entre pas dans les cases, du monde sensible, poétique, non-productif, non-mesurable, insaisissable, imprévisible, imparfait.
Elle fera disparaître le monde tout court.